‘- « Je n’avais pas un patron, mais un maître ! »
« Je suis de retour en Côte d’Ivoire depuis plus d’un an. Mais, j’attends toujours le salaire qu’on m’avait promis il ya trois ans ! »
Vraiment timide, le regard fuyant, presque totalement enveloppée dans une toile de couleur bleu nuit, celle que nous allons nommée ici Tenin, nous explique ce qui lui est arrivé. « Ils viennent dans les familles et rencontrent une sœur ou une tante. Ils leurs promettent qu’au bout de 24 mois de service en Arabie Saoudite, vous aurez un salaire de 2,4 millions à 3 millions. Ils s’engagent à prendre en charge le billet d’avion aller et retour, de veiller sur vous en termes de santé, de sécurité et cela jusqu’à votre retour au pays !
Mais, dès que vous montez dans l’avion à l’aéroport en Côte d’Ivoire, vous n’entendez plus parler d’eux ! »
Ceux que la jeune fille, la trentaine refuse de nommer sont des intermédiaires et des passeurs de jeunes filles qu’ils envoient en Arabie Saoudite.
Une autre, que nous nommons Ami, la trentaine passée, a les larmes pleins les yeux. Je peux prendre des photos ? Pas pour le moment ! Pouvez-vous témoigner à la télévision ? Oui, si nous sommes invitées à une émission, il n’y a pas de problème !
Racontez-nous ce qui s’est passé.
« Je suis revenue avec beaucoup de blessures ! J’ai vécu en véritable esclave deux ans durant ! Elle éclate en sanglot et reste silencieuse au moins cinq minutes. Je n’avais pas un patron, mais un véritable maître, propriétaire d’esclave ! C’était dur et humiliant ! C’est tout ! »
« Une d’entre nous qui a ses parents à Daloa est décédée dans des conditions troubles ! Dans l’appartement en face de celle de mon patron, à Médine, une ivoirienne du nom de A… m’a confié qu’elle était en grossesse. Un matin, je l’ai vue en pleurs. Elle était brutalement entrainée vers la voiture par son employeur pour être conduite à l’aéroport. C’est la règle. De nombreuses filles reviennent avec des grossesses. La honte les oblige à rester cachées des mois, voire des années ! »
Savez-vous que l’Etat ivoirien a pris des mesures pour endiguer ce phénomène?
Elles disent l’avoir appris. Mais, Tenin sourit ! Tous les jours, les passeurs font sortir des filles ivoiriennes par d’autres capitales africaines en direction du Moyen Orient. Et je ne peux pas vous donner un chiffre exact mais, on nous disait que nous étions autour de 3000 jeunes femmes ivoiriennes dans les maisons en Arabie Saoudite. Dès que vous arrivez à l’aéroport en Arabie Saoudite, vous pouvez rester un à deux jours à attendre l’employeur. Ils vous retirent tous vos documents administratifs et vous restez à sa merci jusqu’au jour où il vous expulse. Généralement, le billet d’avion retour sur Abidjan est la seule dépense qu’il fait. Pour le salaire ? Moi, on m’a ramenée à Abidjan et j’attends depuis plus d’un an !
En octobre et novembre 2014, un comité technique a travaillé autour de Mme la Ministre de la Solidarité, de la Famille, de la Femme et de l’Enfant. A ces rencontres, il y avait les représentants des ministères du Transport, de la Communication, de l’Intérieur, de la Justice, de l’Emploi, du Plan et du Développement, l’ambassade des USA, l’ONU-Femme, le Conseil Supérieur des Imams de Côte d’Ivoire, la Conférence Episcopale, la Commission Nationale des Droits de l’Homme et l’Organisation de la Migration Internationale. Ces rencontres ont reconnu l’existence d’un réseau de trafic transfrontalier de jeunes filles. Ainsi, il a été révélé que « de 2009 à 2014, des centaines de jeunes filles dont l’âge varie entre 14 et 23 ans ont pu passer par l’aéroport Félix Houphouët-Boigny pour se rendre dans ces pays ».
Le Représentant de la Société Civile Ivoirienne au Royaume d’Arabie Saoudite explique que la situation des jeunes ivoiriennes est un souci pour tous les Ivoiriens résidant dans le Royaume : « Je crois que des anciens étudiants qui sont rentrés au pays ont une responsabilité dans ce phénomène. Ils savent bien que nos sœurs vivent un véritable esclavage dès leur arrivée ici. Toutes nos interlocutrices nous citent des personnes que nous connaissons comme étant les intermédiaires et les passeurs. Doit-on tout accepter pour de l’argent ? ».
En somme, la sensibilisation en Côte d’Ivoire est nécessaire pour que les parents des jeunes femmes et jeunes filles qui incitent leurs enfants à aller dans ces Eldorado se ravisent.
Satigui KONE, Président de la Fédération des ONG de Développement de Côte d’Ivoire (FEDOCI)
13 BP 1941 Abidjan 13 ; Mobile : 09242453. Email : satigui@fedoci.ci













