@informateur- L’année prochaine, en 2025, se tiendra la 6ème élection présidentielle après le décès du père de la Côte d’Ivoire moderne, le président Félix Houphouët-Boigny. Une élection sur laquelle plane déjà, comme c’est de coutume à chaque échéance électorale en Côte d’Ivoire, une ombre épaisse. Celle de cette »malédiction » qui frappe l’organe chargé de l’organisation des élections, lequelle a toujours été contesté, accusé de partialité, tant et si bien que les résultats qu’il proclame sont sans cesse remis en cause par les partis et acteurs politiques qui se sentent lésés.
Pour comprendre la tâche noire qui marque l’organe électorale ivoirien, il faut remonter au parti unique sous le président Félix Houphouët-Boigny pour rappeler qu’à cette période, c’est le ministère de l’Intérieur et de la Sécurité qui, suivant le modèle français, avait la charge de l’organisation des élections et la proclamation des résultats. Un schéma que l’opposition d’alors ne cessera de dénoncer, accusant le ministère de l’Intérieur et de la Sécurité d’être inféodé au parti unique, le Pdci-Rda du Sage d’Afrique, le président Félix Houphouët-Boigny alors au pouvoir. Lorsque celui meurt en 1993, son dauphin constitutionnel et successeur, le président de l’Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, monte au fauteuil après une passe d’armes entre lui et le Premier ministre d’alors, Alassane Ouattara. En digne héritier, le Sphinx de Daoukro ne change pas le schéma que lui a légué le père de la Nation. C’était donc toujours le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité qui organise les élections en Côte d’Ivoire. Au milieu des clameurs des déclarations de l’opposition qui exigeait la mise en place d’un organe électoral »indépendant ».
C’est dans ce contexte que le président Bédié remporte l’élection présidentielle de 1995 qui essuie un »boycott » actif décrété par le Front Républicain composé du FPI alors dirigé par l’opposant Laurent Gbagbo et le RDR de Djéni Kobenan. Et l’histoire est en marche car les élections législatives et municipales qui vont suivre la présidentielle de 1995 seront les dernières élections organisées en Côte d’Ivoire par le ministère de l’Intérieur et de la Sécurité. Le 24 décembre 1999, alors que les Ivoiriens s’apprêtent à fêter Noël, le président Henri Konan Bédié est culbuté du pouvoir par un coup d’Etat – le premier de l’histoire de la Côte d’Ivoire – revendiqué par le Général Robert Guéi. Qui, sous la pression de l’opposition, accepte le principe de la mise en place d’un organe électoral indépendant en Côte d’Ivoire. C’est ainsi que naît la Commission nationale électorale (CNE) dont la présidence est confiée au juriste Honoré Guié. Mais la CNE sera très vite vomie par celui-là même qui en est le père.
- Marquée par des crises successives……..
En effet, l’on s’en souvient, les résultats de la calamiteuse élection présidentielle du 22 octobre 2000 qui met aux prises les candidats Guéi Robert et Laurent Gbagbo, résultats que proclame la CNE, sont rejetés par le chef de la junte militaire au pouvoir. C’est hélas au terme d’un désastre électoral sanglant que le président Laurent Gbagbo s’installe au pouvoir. C’est la première tache: l’organe électoral indépendant tant souhaité n’a pas fait l’unanimité. Une tache qui poursuivra, comme une malédiction, l’organe électoral ivoirien. Car le changement de dénomination qui intervient par la suite pour faire oublier le mauvais départ de la CNE n’y fera rien.
De faite, à son arrivée au pouvoir, le nouveau président Laurent Gbagbo range la CNE au placard et fait adopter une nouvelle loi instituant la Commission électorale indépendante(CEI), désormais chargée de l’organisation des élections en Côte d’Ivoire, en remplacement de la CNE. Ne faillait-il pas que l’organe électoral »indépendant » ivoirien mérite vraiment son nom et son qualificatif? Au départ, c’est le magistrat hors hiérarchie Camille Hoguié qui est désigné pour diriger la CEI. Mais très rapidement, il est regardé comme un proche du président Laurent Gbagbo et soupçonné d’être à sa solde. Nous ferons ici l’économie de la crise armée qui a éclaté, suite au coup d’État manqué du 19 septembre 2002 qui s’est mué en une rébellion qui a occupé la moitié nord du pays pendant dix années…
Laurent Gbagbo, confronté au G7 d’alors, à savoir les six partis politiques qui formaient le Rhdp originel, auxquels s’ajoutent les Forces nouvelles (FN) de la rébellion, va exiger qu’un homme »neutre » soit désigné à la tête de la CEI, à la place du magistrat Camille Hoguié qu’on croyait au service du pouvoir en place. C’est ainsi que de fil en aiguille, Robert Beugré Mambé est désigné, en 2005, président de la CEI. Mais lui non plus ne fera pas l’unanimité. En pleine crise armée, à la veille de l’élection présidentielle de 2010, il est accusé par le pouvoir de Laurent Gbagbo d’avoir introduit frauduleusement plus de 400.000 fichiers doubles sur la liste électorale au profit de l’opposition.
Mambé Beugré dément les accusations et dénonce une manipulation et de l’intox de la part du pouvoir. Il refuse de démissionner. Les choses s’enveniment et, en février 2010, le président Laurent Gbagbo dissout la CEI. La polémique qui s’ensuit provoque le départ forcé de Mambé Beugré. A la suite d’intenses tractations, c’est le diplomate Youssouf Bakayoko, ancien ministre des Affaires étrangères, qui est choisi pour diriger la CEI, en remplacement de Beugré Mambé. Hélas, le diplomate Youssouf Bakayoko n’échappera pas au signe indien. L’élection présidentielle de 2010 organisée par la CEI sous sa conduite se termine par une crise postélectorale qui provoque une hécatombe : 3000 morts et des dégâts humains et matériels qu’on ne peut évaluer, même à ce jour.
- La CIE cherche encore ses marques
La crise postélectorale est consécutive à la proclamation des résultats du second tour de la présidentielle de 2010 par le président de la CEI, Youssouf Bakayoko, au Golf Hôtel. Des résultats énergiquement rejetés par le parti de Laurent Gbagbo qui accuse le premier responsable de l’organe électoral d’être de connivence avec le candidat Alassane Ouattara dont le Quartier général (QG) de campagne est basé au Golf Hôtel. Tout se passe mal malheureusement. Youssouf Bakayoko et »sa » CEI ne font pas l’unanimité, non plus. Après la prise du pouvoir par le président Alassane Ouattara, la CEI organise en 2015, sous la direction de Youssouf Bakayoko, les élections présidentielle et locales. Pendant que le président Laurent Gbagbo est en procès à la Cour pénale internationale (CPI). Comme l’on s’en doutait, la seconde élection présidentielle de l’ère Bakayoko et les élections locales qui suivent font l’objet d’un boycott total du parti du président déchu, Laurent Gbagbo, qui dénonce »une mascarade électorale ». Youssouf Bakayoko ne parvient pas à laver l’image de la CEI. Il quitte la présidence de la Commission électorale indépendante (CEI) en septembre 2019 avec le douloureux souvenir de la sanglante crise postélectorale, en cédant la place à l’actuel président de l’organe électorale ivoirien, Coulibaly Ibrahime Kuibiert. Mais le nouveau venu à la tête de la CEI ne sera pas plus heureux que ses prédécesseurs qui lui laissent un bien lourd héritage dont il ressent immédiatement le poids.
En effet, pour son baptême du feu, l’élection présidentielle que la CEI organise sous sa conduite en octobre 2020 est le second plus grand désastre électoral en Côte d’Ivoire: une crise électorale qui fait au moins 85 morts, après les 3000 morts de 2010-2011. Les tristes souvenirs sont encore frais dans les mémoires. En 2020, l’opposition va décréter un mot d’ordre de désobéissance civile et de boycott actif pacifique du scrutin présidentiel, en s’élevant contre la 3éme candidature puis la réélection du président Alassane Ouattara, contestant ainsi la crédibilité de la CEI et les résultats proclamés. Le constat est que Coulibaly Kuibiert n’a malheureusement pas encore réussi à laver la CEI de ses »péchés ». Et depuis sa désignation à la tête de l’organe électoral ivoirien, l’opposition ivoirienne ne cesse de réclamer la réforme en profondeur de la CIE, l’audit et la révision de la liste électorale, tout en dénonçant un découpage déloyal, un processus électoral dans son ensemble peu crédible, avec des soupçons de fraude sur la liste électorale, ainsi que dans la délivrance de la Carte nationale d’identité (CNI) et dans l’établissement des documents administratifs afférents au vote.
Certes Coulibaly Ibrahime Kuibiert a initié des rencontres avec les principaux partis protagonistes politiques, au terme du dernier dialogue politique qui a eu lieu de décembre 2012 à mars 2022, si bien que les dernières élections législatives, municipales et régionales se sont déroulées de façon apaisées. Mais elles n’ont pas moins fait l’objet d’un lourd contentieux devant le Conseil constitutionnel. La preuve que l’organe électoral ivoirien n’est pas encore guéri de son énorme plaie. Que nous réserve 2025?
DL/Informateur.ci













