@informateur.ci- Au Libéria, la question de l’impunité dont ont bénéficié pendant plus de 20 ans les responsables des crimes de guerre pendant le conflit armé, n’a jamais cessé de préoccuper les populations qui ne démordent pas : tous ceux qui ont commis des crimes de guerre doivent être jugés sur le territoire libérien, pour répondre de leurs actes.
Faut-il le rappeler, la guerre civile libérienne qui éclate à la fin de l’année 1989 quand des mouvements rebelles se liguent contre le régime de Samuel Doe, s’est aggravée au début des années 1990 pour s’estomper en 1996-1997, à la suite de l’élection de Charles Taylor à la présidence de la République.
Mais la guerre libérienne reprend en avril 1999, quand des dissidents, supposés venir de Guinée, et regroupés au sein des Forces unies pour la libération du Liberia (JFFL), lancent une attaque contre le régime de Charles Taylor, appuyés par un autre groupe de libériens exilés en Sierra Leone, les Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD) qui s’opposaient également au régime de Taylor, ainsi que le Mouvement pour la démocratie au Liberia (MODEL).
Ce n’est qu’en 18 Août 2003 que la guerre prendra fin, avec un accord de paix signé au Ghana par parties en conflit et les représentants de la société civile, sur la formation d’un gouvernement intérimaire. La guerre du Libéria qui aura fait plus de 250 000 morts et des dizaines de milliers d’exilés, avait totalement ruiné l’économie libérienne pillée par les acteurs de la crise. C’est d’ailleurs pourquoi une première Cour chargée des crimes économiques commis pendant la guerre civile sera également instaurée au Libéria, en 2026.
Il faut le dire, la voix persistante et résiliente du peuple libérien qui réclame justice a fini par porter, et la promesse faite par l’actuel Président Joseph Boakai de mettre en place une Cour de justice chargée de juger les crimes de guerre, prend forme. D’ici à 2027, cette Cour sera mise en place pour juger ceux qui auront à répondre des crimes guerre commis pendant l’atroce guerre libérienne. Les dispositions préparatoires de ce tribunal, inspirées des recommandations de la Commission Vérité- Réconciliation en 2009, ont été entamées en 2024 par le Président Joseph Boakai.
Il faut noter que jusque-là, les poursuites contre les auteurs de crimes au Libéria n’ont été envisagées qu’au plan international, notamment avec le procès de l’ancien Président Charles Taylor qui a été condamné à 50 ans de prison par le Tribunal spécial [non pas pour le Libéria !] mais pour la Sierra Leone. Alors âgé de 64 ans, l’ancien Président du Liberia a été reconnu coupable de crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
Mais une grande partie des Libériens se sentaient perpétuellement nargués par des acteurs de la crise devenus plus tard des personnalités politiques ou dans diverses autres sphères au sommet du pays et qui auraient organisé et fait perdurer un blocage au niveau des recommandations, des actions et de la mise en place des instruments visant à punir les criminels de guerre.
Le cas le plus évoqué est celui de Prince Johnson, le plus que célèbre chef rebelle qu’une vidéo montrait en train de déguster placidement une bière pendant que ses hommes suppliciaient à mort le Président Samuel Doe, en 1990. Un épisode sanglant qui a fait s’enchaîner des séquences de guerre civile au Libéria, jusqu’en 2003. Après ce conflit, Prince Johnson, revenu au Libéria après 12 années d’exil au Nigéria, s’était racheté une conduite et hissé à la fonction de Sénateur de sa région d’origine de Nimba (Nord). Il était aussi devenu prédicateur dans une église évangélique où il prêchait la ‘’ paix ‘’ et la ‘’ réconciliation ‘’. Suivi par de nombreux fidèles, il jouissait paradoxalement d’une forte popularité.
La preuve, Prince Johnson a été candidat à l’élection présidentielle de 2017 et a obtenu plus de 8 % des voix à ce scrutin. Personnage-clé de la politique libérienne, il avait apporté son soutien d’abord à George Weah, puis à Joseph Boakai. Mais surtout, il était, cela va sans dire, l’un des plus farouches opposants à la création d’un Tribunal au Libéria pour juger sur place les crimes de la guerre civile. Son art consistait à brandir habilement les dangers qu’il y aurait à retourner le couteau dans la plaie pour rouvrir de vieilles blessures, au risque de raviver les tensions.
Pour Prince Johnson, établir une telle Cour aboutirait à provoquer des ‘’ ennuis ‘’ au Libéria. Il voulait passer définitivement l’éponge sur ce chapitre sanglant de l’histoire de son pays et aussi de sa propre histoire. Beaucoup de Libériens lui reprochent de n’avoir jamais exprimé le moindre remord, le moindre regret sur son passé violent de chef rebelle. Chose qui a été constamment dénoncée par les organisations des Droits de l’Homme et des victimes de la guerre au Libéria. Aujourd’hui ce dossier est clos. Car Prince Johnson est mort le 28 novembre 2024, à l’âge de 72 ans. Sans le moindre repentir, sans avoir répondu de ses actes devant la justice…
Mais la vie continue, et le Bureau préparatoire chargé d’asseoir les bases du tribunal chargé de juger les crimes de guerre au Libéria est déjà à l’œuvre. Il a lancé, ce samedi 19 juillet 2025, une campagne de sensibilisation pour préparer les parties prenantes à adhérer et à participer au processus sur l’ensemble du territoire libérien. Le Bureau a aussi pour tâche la formation des enquêteurs et du personnel de justice. Il faudra également trouver des locaux et mobiliser le financement pour le fonctionnement du Tribunal dès 2027.
Mais la tâche ne sera pas facile. Les acteurs qui auraient des choses à se reprocher, les adversaires du projet qui seraient encore tapis dans la haute sphère politique et économique du pays, les groupes et communautés réticents qui auraient des raisons de craindre des représailles et une chasse aux sorcières…seront autant d’obstacles à surmonter et d’acteurs à convaincre du bien-fondé de la création de la Cour.
Maurice Konan KOUASSI












